Lost in translation

327px-Pierre_de_Rosette « Pierre de Rosette ». Sous licence Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 via Wikimedia Commons – 

Un francophone curieux désireux d’en savoir plus sur le manifeste agile et qui consultait il y a quelques temps la page wikipedia sur le manifeste agile pouvait lire ce texte :

« Le Manifeste Agile débute par la déclaration suivante (traduction) : Nous avons trouvé une voie améliorant le développement logiciel en réalisant ce travail et en aidant les autres à le faire. De ce fait nous avons déduit des valeurs communes. »

Suivent les quatre « valeurs ».

Depuis la traduction a été revue, vous trouverez la nouvelle mouture, bien meilleure, en fin de cet article. Nous allons néanmoins nous intéresser à cette ancienne version pour étudier les subtilités de la traduction. Nous verrons que l’étude du texte original permet de dégager des concepts fondamentaux de l’agilité !

De la trouvaille à la découverte

Il est déjà remarquable que la page Wikipedia prenne le soin de citer cette introduction. Dans beaucoup de formations ou d’articles présentant l’agilité, l’auteur liste directement les quatre « valeurs ». Or, cet paragraphe, en apparence anodin, mérite largement qu’on s’y arrête pour une explication de texte :

« Nous avons trouvé une voie améliorant le développement logiciel (…) »

Le lecteur comprend donc que les signataires du manifeste agile ont trouvé en 2001, tels des alpinistes à l’assaut d’un pic jusque-là infranchissable, une voie d’amélioration. Ce qui sous-entend que cette voie maintenant bien identifiée, est empruntée depuis par d’autres cordées de développeurs qui n’ont plus qu’à suivre le sentier balisé.

La version originale en anglais dit subtilement autre chose :

« We are uncovering better ways of developing software by doing it and helping others do it. Through this work we have come to value : »

Commençons par « We are uncovering ». Le temps employé est le présent progressif se traduisant par « Nous sommes en train de … ». Il est très différent d’écrire « Nous avons trouvé » au lieu de « Nous sommes en train de trouver ». D’ailleurs trouver n’est pas non plus idéal comme traduction car ce mot renforce l’idée d’une action datée dans le temps : on a trouvé et puis c’est fait. Uncovering peut se traduire de manière plus fine par découvrir. Découvrir porte un sens plus large que trouver et amène un sentiment de phénomène progressif. On découvre un nouveau paysage, on ne le trouve pas, on commence à voir, apercevoir quelque chose (qu’on ne voyait pas auparavant).

Le début de la phrase devient donc « Nous sommes en train de découvrir ». Le sens est assez différent. A l’image d’une action courte et datée dans le temps (et donc qui peut perdre de son impact) se substitue l’idée d’une démarche progressive qui dure toujours. Car les agilistes, plus de 13 ans après la publication du manifeste, sont toujours en train de découvrir ! C’est bien le sens de la démarche d’amélioration continue qui constitue le moteur de l’agilité.

Lao-Tzeu l’a dit : « Il faut trouver la voie ! »

Les tintinophiles avertis auront reconnu cette citation extraite de l’excellent « Lotus bleu» publié en 1936.

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Le personnage qui la prononce, animé d’un zèle fanatique, poursuit par :  « moi je l’ai trouvée. Il faut donc que vous la trouviez aussi…Je vais d’abord vous couper la tête. Ensuite, vous trouverez la vérité ! »

La page Wikipedia disait donc « Nous avons trouvé une voie ». Et certains agilistes (inconsciemment influencé par Hergé ?) enchaînent en s’adressant aux managers :  « Il faut donc que vous la trouviez aussi…je vais d’abord vous couper la tête. Ensuite, vous trouverez la vérité ! ». J’exagère à peine, tant les « managers » peuvent représenter la source de tous les maux dans la logique binaire qui imprègne certains activistes agiles.

Revenons à l’original : « We are uncovering better ways ». Vous remarquez que les signataires prennent la précaution d’employer le pluriel : il existe donc plusieurs voies ! Ce qui apparait assez logique puisque plusieurs « méthodes » étaient représentées lors de la rédaction du manifeste : XP, Scrum, ASD, DSDM (RAD)…

Le début de la phrase devient donc : « Nous sommes en train de découvrir de meilleures façons de… »

L’ancienne traduction Wikipedia passe également à côté de l’aspect progressif de la découverte en utilisant un passé simple et ignore la multiplicité des voies en mentionnant simplement « mieux développer » :

« Nous découvrons comment mieux développer des logiciels par la pratique et en aidant les autres à le faire. »

Les valeurs

Deuxième phrase de l’introduction : « De ce fait nous avons déduit des valeurs communes. » Puis sont listées ces valeurs :

« Les quatre valeurs fondamentales Agiles sont de valoriser : l’interaction avec les personnes plus que les processus et les outils. Etc. »

Le texte original est :  « Through this work we have come to value : Individuals and interactions over processes and tools, etc. »

Première différence, là où le texte français parle de déduction (on sent l’attrait du bon vieux raisonnement cartésien), la v.o. insiste « Through this work we have come to value », soit « au travers de ce travail, nous en sommes venus à accorder plus de valeurs à… »

Ainsi au lieu d’une opération purement mentale, universitaire, on y retrouve un pragmatisme typiquement anglo-saxon qui s’enracine dans l’expérience. Le renforcement de sens n’est pas anodin car les approches agiles sont des démarches empiriques qui se fondent sur des résultats expérimentaux et non des déductions logiques.

Enfin, la traduction valorise « l’interaction avec les personnes » tandis que le texte initial dit « Individuals and interactions over processes and tools ». On parle donc des individus et des interactions avec ces individus, ce qui n’est pas la même chose. S’y retrouve un écho de la valeur Lean « Respect for people ». Il y a d’abord les individus, puis leurs interactions.

Vers l’Agile et au-delà…

Dans mes formations d’introduction à l’agilité, je pars toujours de la version anglaise du manifeste agile, ce qui me permet d’insister sur les notions :

  • de découverte progressive qui sous-entend l’amélioration continue ;
  • de pluralité des voies qui sous-entend la diversité des mises en œuvre ;
  • de démarche fondamentalement empirique ;
  • de respect d’abord des individus et ensuite de soutien et de développement de leurs interactions.

Le manifeste agile ne résume ainsi pas l’agilité qui a continué à explorer de nouvelles voies, à découvrir de nouvelles façons de mieux faire le travail au fil des années. Sur ce thème, je conseille également la lecture de l’article de notre collègue Nicolas Lochet de chez Xebia : « Le MANIFESTE AGILE est l’opium du peuple… ». Il figure parmi les rares articles à mentionner une origine de l’agilité antérieure au manifeste, hé oui : 1991, dans un rapport commandité par le gouvernement américain et intitulé « 21st Century Manufacturing Enterprise Strategy An Industry Led View of Agile Manufacturing« .

Wikipedia s’est amélioré !

Voici la version que vous pouvez trouver en ligne à la date de rédaction (octobre 2014) :

« Nous découvrons de meilleures approches pour faire du développement logiciel, en en faisant nous même et en aidant les autres à en faire. Grâce à ce travail nous en sommes arrivés à préférer et favoriser :

Les individus et leurs interactions plus que les processus et les outils.

… »

Merci Wikipedia…

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